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Nous sommes le 16 août 1870 en Dordogne, et une foire se tient à Hautefaye, dans l’arrondissement de Nontron. Alain de Monéys, adjoint au maire de la commune voisine de Beaussac enfile son canotier, embrasse sa mère et part vers le bourg pour y saluer les habitants. Il a 32 ans, est célibataire et est exempté du service militaire du fait de sa faible constitution. Mais il a fait lever son immunité par volonté patriotique et se prépare malgré tout à partir vers le front lorrain pour combattre les Prussiens. La situation politique n’est guère plaisante : la France s’est engagée dans une guerre sans merci qu’elle sait ne pas pouvoir gagner, et Napoléon III, bien qu’apprécié par la population rurale, sent venir le changement.

Dans quelques heures, Alain deviendra la victime d’une des plus horribles affaires ayant secoué la France au XIXème siècle.

Arrivé au village, le bougre salue ses amis et connaissances, l’air enjoué. Il est connu de tous et apprécié du plus grand nombre. Il a récemment été élu et a mis au point un système d’assainissement pour un cours d’eau local, la Nizonne. Bref, tout semble bien s'annoncer : la population est accueillante, l’ambiance joviale, et de Monéys est promis à un bel avenir.

Un premier incident vient troubler cet ordre établi. Camille de Maillard de Lafaye, cousin d’Alain, favorable à la royauté (donc à contre-courant des opinions profondément impérialistes du village), lit à haute voix les dépêches de la bataille de Reichshoffen. Les Français reculent face à la Prusse. Accusé d’être un menteur, il est hué par la foule : il devient un Prussien, un espion à la solde de l’ennemi et un agitateur de l’ordre public. Il doit prendre la fuite devant cette méprise. Plus tard, il sera établi par les témoignages des principaux intéressés que de Maillard avait déjà pu énerver les foules pour des raisons similaires… Mais nous y reviendrons.

Se produit le deuxième incident. De Monéys arrive au cœur de la foire : on lui rapporte que son cousin aurait tenu des propos polémiques : « À mort Napoléon ! Vive la République ! ». Naïvement, le pauvre commence alors à défendre son cousin, persuadé qu’il ne s’agit que d’un malentendu. Plein de bonne foi et de bonne volonté, désireux de bien faire, il s’adresse à la foule en cherchant à rassurer.

Ses déclarations sont mal comprises, déformées, mal interprétées. On l’accuse à son tour, et c’est lui qui devient le Prussien, le traitre, le pro-République.

Commence alors le supplice.

De Monéys est cerné par les paysans, hargneux et querelleurs. Des invectives fusent : « C’est un Prussien ! » ; « Il faut le pendre, le brûler ! » Les frères Campot, figures importantes du village, portent les premiers coups. La foule rugit, et c’est l’escalade, la ruée vers Alain, innocent, paralysé et terrifié, qui n’a que son honnêteté et son envie de plaire pour se protéger. Il aura beau crier « Vive l’Empereur ! », la meute du village semble avoir oublié sa véritable identité. Il n’est plus que « le Prussien ».

Peu d’entre eux gardent la tête froide. L’abbé Saint-Pasteur, curé du village, essaie d’écarter la foule avec son pistolet, mais finit par renoncer devant son agressivité. Il fera cependant diversion, offrant le vin à tous ceux qui voudront bien le suivre loin d’Alain. Mais cela ne suffit malheureusement pas, et l’épaisse masse de villageois restante enchaîne coups de sabots, d’aiguillons et de piques sur la victime. Philippe Dubois et Georges Mathieu, les neveux du maire, s’interposent pour mettre leur comparse à l’abri ; mais le maire en personne refuse de les aider, incapable de reconnaitre de Monéys déjà défiguré par les coups. Il ne les laisse pas entrer, de peur que les paysans pénètrent à leur tour et ne lui brisent sa vaisselle. Mazière et Buisson, deux des tortionnaires, reprennent Alain de Monéys. Le village se réunit de nouveau, haineux et grondant, prêt à mettre en pièce l’objet de son ire. Chambord décide de le pendre à un arbre, se déclarant du conseil municipal et donc apte à décider à la place du maire, manifestement désintéressé du sort du « Prussien ».

On noue le nœud et on tend la corde à un cerisier. La branche craque et se rompt, trop faible. Mais Monéys ne s’en tirera pas ainsi. La foule hurle, enragée. S’il ne peut être pendu, alors il sera battu à mort.

Chambord hurle : « Avant de le faire périr, il faut le faire souffrir ! » On le bat, on l’attache dans un atelier. On lui brise les jambes, et lui fracasse le crâne. Le maire finit par intervenir, mais toujours sans intérêt aucun : qu’il soit Prussien ou non, il consent à ce qu’on l’installe dans son étable à mouton. « Faites-en ce que vous voulez, dit-il, mangez-le si vous voulez ! » Là, profitant d’un moment de répit de ses bourreaux, Monéys est soigné par ses deux partisans…

Il se croit sauvé. Il veut même que l'on achète une barrique de vin pour faire donner à boire à ceux qui le poursuivent.

Voilà donc les faits qui ont été rapportés par la suite : Alain de Monéys, après avoir été battu, pendu, humilié et souillé, ne souhaite qu’une chose : qu’on perce une barrique de vin et que l’on se réconcilie tous ensemble. Qu’il soit à ce stade de la folie n’est pas étonnant. Mais qu’il ne le soit pas, et parle en étant sain d'esprit, qu’il fasse simplement preuve jusqu’au bout de sa bonté est une pensée plus effrayante encore que celle de son égarement.

Néanmoins, le groupe de poursuivants cauchemardesques, habité par une folie meurtrière sans commune mesure, enfonce la porte de la grange. De Monéys est à nouveau roué de coups, propulsé au-dehors. Sa tête ressemble à un globe de sang, ses cheveux sont arrachés, ses jambes brisées. Ses partisans reprennent le corps, dans une dernière tentative de l’abriter à l’auberge. Le propriétaire lui ferme la porte sur la cheville, la lui brisant. Ce dernier rampe alors jusque sous une charrette en pleurant. Il est délogé, avant qu’on lui porte un coup violent à la nuque, coup mortel s’il en est.

L’histoire qui nous occupe pourrait se terminer ici. La haine spontanée et l’ampleur de la réaction de ce village entier envers un homme sont déjà effarantes.

Mais la fin de notre histoire vous laissera un goût amer, car le supplice d’Alain ne s’arrête pas là. Il est ensuite, bien que déjà mort, écartelé par la foule, fracassé de coups de fourches, de pieux, de crochets. La foule n’en a pas terminé avec lui, et s’acharne encore à détruire le « Prussien ». On le traîne alors par les jambes. Son cadavre, déchiré, saute de gauche à droite. Sa tête résonne sur les pavés. « Vive l’Empereur ! » chante-t-on. On parle d’une récompense offerte par Napoléon pour la mort du Prussien. Du remboursement de son bûcher.

Car oui, l’apothéose doit se faire par la crémation de la dépouille de cet infâme Prussien, monstre parmi les monstres, que l’on a aujourd’hui bien maté. Le bûcher est dressé. C’est le plus jeune garçon du village qui est chargé d’y mettre le feu.

On rit alors, on danse, et on commente.

Alain de Monéys est mort et brûlé. Son supplice aura duré deux heures et demie. Suffisamment longtemps pour que tout le village soit coupable au pire de complicité, au mieux de ne rien avoir fait.

« Voyez comme ça brûle bien ! »

« Nous aurons fait griller à Hautefaye un fameux cochon ! »

« Dommage que toute cette graisse soit perdue… »

L’histoire se fait ici plus folle encore, mais aussi plus floue. Les journaux rapporteront des propos étranges et des témoignages glauques. « Mangez-en si vous voulez ! » ; « Dommage que toute cette graisse soit perdue… ». Ces propos seront actés et rapportés par de nombreux témoins au cours du procès qui s'ensuivit, et leurs auteurs, à l’exception du maire, reconnaîtront les avoir tenus.

Et si, perdus dans l’hystérie profonde et l’extatique sensation de voir brûler la chose, la bête, les habitants avaient osé… y goûter ? Les journaux parleront de cannibales, les tribunaux eux, constateront simplement que des pierres plates proches du bûcher gardent des traces de graisse et qu’elles auraient pu recevoir des morceaux découpés de la victime…

Cinquante personnes seront arrêtées, dont vingt et une seront inculpées. Quatre villageois seront condamnés à mort, et passeront à la guillotine sur la place de ce même village. La mère d’Alain se laissera mourir de chagrin.

Le village, lui, en gardera une honte imprescriptible.


Publié par Eimeone, source Creepypasta from the crypt

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